Dans la case “débuts en compétition“ du formulaire destiné au speaker, j’ai inscrit “demain, peut-être“. A 41 ans, je me suis engagé pour la première fois aux 24 Heures du Mans avec à la clé, un bizutage pour le moins corsé.
Je ne me souviens plus bien si c’était en pleine nuit ou au petit matin. Reste que cette confidence a claqué comme une énorme gifle. Résigné, presque mortifié, du haut de sa cinquantaine bien tassée et alors que j’allais prendre mon relais, “Volta“ du Forum RC30 me glisse à l’oreille un : “tu ne peux pas savoir combien j’aimerai être à ta place !“

Ce n’est pas Volta mais son coq qui lui aussi a envié notre place…avant de finir à la casserrole.
Ce que Volta ne sait pas, c’est que cette envie, j’ai cru pouvoir la déceler dans presque tous les regards de ceux que j’ai croisés dans le box de la 30. Ce que Volta ne sait pas non plus, c’est combien le chemin fut long pour parvenir à ces instants de pur bonheur et combien je mesure la chance qui m’a été donnée de vivre, à 41 ans, mes premières 24 Heures.
Enfin, ce que Volta ne comprendrait sans doute pas, c’est que, lorsqu’en décembre dernier, j’ai reçu un SMS de David me demandant si je voulais être troisième pilote sur la 30, j’ai tout d’abord dit “non“, à voix haute. Hors de question. Pourquoi ? Parce qu’il était tout simplement trop tard ! Parce qu’en dehors de quelques timides expériences (endurance de Ligue, endurance Ducati Club de France), je n’avais jamais disputé de compétition à un tel niveau.
Parce qu’à 41 ans, avec deux enfants, on a tendance (et c’est bien naturel ) à recouvrir ses rêves les plus fous d’un épais manteau de raison. Parce que l’idée de la blessure physique m’était devenue insupportable. Tout cela était bien clair pour moi. D’ailleurs, ma première incursion en championnat de France de rallye en 2008 avec une vieille Yamaha RDLC 350, me signifiait bien que j’en avais fini avec de quelconques prétentions de vitesse pure sur circuit fermé.
Pourtant, ce SMS n’a cessé de me tourmenter, insinuant sournoisement le doute dans le cours jusque là tranquille de mon parcours motard. Après tout, avec 130 chevaux, la 30 ne devait pas être si difficile que ça à dompter contrairement aux grosses 1000 qui me glacent souvent le sang et le courage à l’heure de mettre du gros gaz sur l’angle ?
Et puis, la 30, n’était-ce pas cette icône qu’à 20 balais, alors que je croyais être l’aigle de la route sur mon GSX-R 750 de 1988, j’avais croisé à quelques rues de mon domicile. Des heures durant, j’en avais observé la pureté des lignes, le degré de finition, les vis Zeus “quart de tour“ sur son carénage, le monobras, enregistré le fabuleux feulement de son V4. A 88 000 F, presque le double de ma Gexe, cette réplica unique faisait clairement partie de la caste des Intouchables. N’était- ce pas elle que les essayeurs de Moto Journal (dont j’étais lecteur à l’époque) ne cessaient d’inviter et d’encenser à chaque comparatif ?
A grand renfort de mauvaise foi, la 30 est ainsi devenue l’unique raison pour laquelle, finalement, j’allai accepter le challenge…du bout des lèvres. “A condition que je roule un peu avant et que je vois si je suis suffisamment rapide“ ai-je lancé à Zef et David. Durant 4 mois, ma vie s’est alors transformée en un gigantesque abîme de doute, ponctuée par des séances d’essais aussi nombreuses qu’un pilote de MotoGP. Au journal, j’ai saisi à peu près toutes les occasions qui se présentaient pour rouler sur piste.
- La nouvelle Yam R1 en Australie et en janvier. 45°, des pneus qui glissent, le souffle court après des sessions de 20 minutes. C’est clair, ça ne le fera pas.
- Un week-end avec une GSX-R 750 débridée sur le grand huit infernal de Ledenon. Toujours autant à l’arrêt.
- Le stage destiné aux Promosports sur le circuit du Mans en mars dernier. 1’53 au tour malgré tous mes efforts : ridicule !
- Autour de moi, le monde s’est alors divisé en deux. Ceux qui doutaient, ricanaient ou me lançaient carrément un : « je ne crains que vous vous soyez fourré dans un vrai merdier. » et ceux qui m’ont assuré, par expérience, que les choses allaient forcément venir, le plus simplement du monde, sans forcer.
La pression est montée d’un cran, lorsqu’avec Zef, nous avons commencé à discuter des hypothétiques perfs de la RC30. En trophée Pirelli 600, le milieu de la grille roulait en 1’47, on devrait pouvoir y arriver avec la 30. J’allais donc devoir faire des chronos qui me placeraient à 2 secondes de la pole en Promoport 600, qualifié pour la finale A des promos. Et puis, au détour d’un essai comparatif avec des 600 Superport, le chrono a fini par claquer : 1’48 ! Ce n’était pas le top mais je m’y suis accroché comme à une véritable bouée de sauvetage pour me convaincre que je méritais ma place au sein du team.
J’allais rapidement m’apercevoir que le chrono était loin de tout faire. Car, le vendredi 10 avril, 6 jours avant nos premiers essais qualifs officiels au Mans, j’ai découvert l’inconcevable sur le circuit école de Magny-Cours. La Honda RC30 qui devait nous servir de mulet, celle équipée du fameux moteur de qualif’, n’avait de moto de course que le nom. Un moteur qui cafouille, des suspensions aussi mollassonnes que son freinage, un faisceau électrique délabré, un compte-tours et une bulle de travers. Seule la peinture et les jantes de 16.5 pouces faisaient illusion. Zef et David lui trouvaient d’indéniables qualités de châssis quand moi, je n’y voyais qu’une ruine sans selle où il était bien difficile de se déplacer et de déhancher tant la moto était assise sur l’arrière !

Le pire, c’est que ça les fait marrer, ces deux cons
Tels des poules ayant trouvé une brosse à dents, nous avons vaguement tenté de solutionner les problèmes moteur en soulevant le réservoir pour observer la rampe de carburateurs, changeant même trois fois de boitier d’allumage. Quant à la machine de course , elle se présentait sous la forme d’un cadre presque nu relié à une fourche et à un bras oscillant (pas de moteur) sanglé dans le fourgon Moto Journal. Le retard dans la préparation était abyssal et là, j’avoue, j’ai commencé à paniquer.
Non seulement, j’allais faire mes premières 24 heures, mais en plus, j’allais devoir accomplir des miracles sur des “tréteaux“ qui gâchaient mon précieux souvenir de la RC 30. Week-end très agité dans les limbes de mon cerveau, puis, rendez-vous lundi 13 avril au Mans pour découvrir le Team Magic Box qui reprend en main la préparation de la moto. Hervé, le chef mécano est formel : « Zef, ‘y voudrait que les deux chiottes soient prêtes pour demain. C’est impossible, je ne fabrique pas le temps. » Lapidaire et rassurant

Hervé, notre chef’ mécano. Un visage, une gouaille et une efficacité redoutables. Sans lui, la « chiotte » ne partait pas.
Pourtant, l’équipe s’organise, consciente que la semaine entière se déroulera sans sommeil. Les carbus sont démontés pour découvrir qu’un gicleur principal manque à l’appel et qu’une membrane est percée. D’autres personnes sont détachées pour équiper en éclairage les carénages avant et arrière. Une liste complète est dressée de ce qu’il manque et il manque presque tout : freins, plaquettes, raccords rapides, rotor de gaz, relais de phare, vis de disques, système de remplissage rapide d’huile, etc…

Fifèvre au boulot sur nos carénages. Merci à cette équipe gigantesque d’avoir pratiqué l’acharnement thérapeutique sur un projet mal barré!
Tout est à fabriquer, de toute pièce : les supports de phare, l’équipement électrique nécessaire à l’éclairage ! Même les axes de “l’arbre“ censé recevoir les roues et les couvertures chauffantes sont trop gros par rapport aux roulements de roue de notre RC30. Je file au Junior Team chez Damien Saulnier, afin de trouver des tubes du bon diamètre et un poste à souder. Tout le monde bosse d’arrache pied et pourtant, j’hallucine devant la somme de travail qui reste à accomplir. Bien plus zen et rôdé à l’exercice, Zef me fait comprendre de me calmer. Le mieux étant de laisser l’équipe travailler et de ne pas trop s’en mêler, que beaucoup de teams travaillent à l’arrache, comme ça, au dernier moment !

Mardi, la “chiotte“ est prête ! Enfin presque. Après avoir renoncé à rôder sauvagement le moteur sur l’autoroute, de nuit, c’est sur la piste que Zef décide de le faire au milieu des missiles balistiques. A l’arrière de la moto, deux mots griffonnés sur un morceau de carton signalent que notre moto est en rodage. Pour appuyer le message, Zef lève le bras gauche dans tous les bouts droits…et tricote du sélecteur qui refuse de revenir en position médiane. Moi aussi, il va falloir que je fasse ça ? Ca devient Zavatta l’affaire ! Retour aux stands pour finalement diagnostiquer une boîte bloquée.
Je finis par penser que ce n’est même plus la peine de stresser, que je ne prendrai jamais le départ de ces 24 Heures. Zef prend alors la mesure de notre situation et manifeste enfin son inquiétude : « nous n’arriverons jamais au bout de la course ». Là, on vient de basculer de l’optimisme forcené vers la déprime totale. Je saute dans ma caisse de location et file vers Marne la Vallée pour récupérer le moteur d’une RC30 que Honda gardait jalousement dans son patrimoine jusque là. Retour 5 heures plus tard, le problème est en fait déjà résolu. Reste que cette journée d’essais libres est gâchée et que je n’ai toujours pas pris la mesure de cette fichue chiotte. Je boue, l’exulte, je balise, je n’éteins la lumière qu’à 2 heures du matin, la boule au ventre.

Boîte bloquée, on démonte tout pour repartir de zéro!
Mercredi, vérification administrative et achat du timbre inter. Au passage, on te remet une médaille gravée “pilote“. Ils doivent se tromper ! Puis vérification de l’équipement : cuir, bottes, casque, gants, etc… Sur la fiche de renseignement du speaker m’est demandé « débuts en course ». J’inscris : « demain si tout va bien ». La RC30 aussi passe les vérifs : ça fait un peu la tronche chez les officiels car les carters moteur de la “chiotte“ sont neufs et n’ont donc pas de numéros. Une situation hors nomenclature ! Dans la case, « alésage x course » : nous inscrivons « 24 heures » pour la course. L’humour reste notre seule arme devant des observateurs médusés. C’est Bouglione, nous allons être la risée de tous.
Au moment de faire homologuer un deuxième embout d’échappement en cas de chute pour la course, Hervé constate que le diamètre de celui-ci est trop petit et qu’il est donc impossible de l’emboîter. Il râle contre cette nouvelle découverte. Je me pince, comme pour ne pas rire à un enterrement. Contre toute attente, la « chiotte » est déclarée apte. Merde ! Ma dernière occasion de pouvoir reculer vient de s’envoler. Hervé charge la chiotte dans un camion et file la rôder en pleine cambrousse sur un banc de puissance. Ventilation et refroidissement insuffisants rougissent les collecteurs d’échappement et noircissent les poumons d’Hervé.
Jeudi matin, essais libres. 6 tours chacun pour constater que la fourche est une pompe à vélo , les freins un peu mous mais que le moteur semble OK. Jeudi après-midi, 4 tours pour tirer le même constat. Dans une heure, c’est les essais qualifs. On doit à tout prix s’affranchir de cette étape pour pouvoir nous concentrer, demain vendredi, sur les réglages de la moto. Nous fonctionnons à l’envers, jouant le chrono sans aucune mise au point châssis, ni moteur. David s’élance : 1’48, c’est mieux que ce que nous espérions ! Zef part au charbon : 1’47. Je n’ai plus le choix.

Luttant contre une moto qui ne me plaît guère, un avant qui se cherche dans la Dunlop et impose de légèrement venir lècher les freins pour être stabilisé, je vois un 1’49 s’afficher sur mon panneautage. Vraiment pas exceptionnel mais suffisant pour qualifier la moto et l’ensemble de l’équipage. Conscient de l’enjeu mais aussi du manque de mise au point de la moto, je lâche l’affaire et ne tente pas mieux. Ce soir : essais de nuit ! Pas tout-à-fait une découverte grâce aux 24 Heures Moto Journal. J’en profite pour échapper un peu à la pression. Le tracé est éclairé à peu près partout. J’ai mis des boules Quiés pour tenter également de m’isoler des importants bruits mécaniques que génère le V4. Et là, d’un coup, premier vrai moment de plaisir. Le rythme semble se ralentir gentiment.
Tournant aux alentours des 1’51, j’ai enfin l’impression de maîtriser la situation. Dans ces chronos, la 30 se fait douce et efficace. D’autant que nous avons durci la fourche et relevé l’arrière. Dans la chicane du Chemin aux Bœufs, les vraies images de l’Endurance commencent à m’envahir. Quelques nappes de fumées et un doux fumet issus des barbecues alentours m’extirpent de la nécessité absolue et permanente de faire des chronos. Des feux de camp s’allument un peu partout me faisant toutefois comprendre que chacun se prépare au grand spectacle. En revanche, impossible de repérer mon panneautage au milieu d’une forêt de néons et de lumières flashy. Comment vais-je faire, moi, pour savoir à quel moment je dois rentrer aux stands ?

Vendredi, je respire enfin : il ne nous reste plus qu’à régler la moto pour la course. Pourtant, la déception est grande. Les réglages adoptés offrent un meilleur confort de conduite, avec une moto désormais mieux portée sur ses suspensions, plus apte à encaisser de gros freinages et plus stable dans la Dunlop. En contrepartie, elle a très sérieusement perdue de son agilité et élargit sensiblement la trajectoire en milieu de courbe. Les conséquences sont presque dangereuses dans le virage de la Chapelle où, alors que je lutte pour ramener la moto vers le deuxième point de corde, les machines officielles viennent couper ma trajectoire au plus près. 24 Heures comme ça, ça va pas être possible.
Je doute toujours de ma valeur et de ma place au sein de cette épreuve. Ayant choisi de ne pas m’arrêter aux stands pour ma dernière demi-heure d’essai qualif, je comprends également que passer une heure à chasser le chrono, risque d’être un exercice très éprouvant physiquement.
Pourtant l’échappatoire n’est plus possible. Samedi 14h00, David part mettre la moto en grille…

LA SUITE JEUDI 30 AVRIL DANS MOTO JOURNAL AVEC AUSSI, LES RECITS DE ZEF ET DAVID